Cette semaine, je consacre ma chronique à deux écrivains nés à Moniquirá et qui ont croisé ma vie: Jairo Aníbal Niño, dont les histoires ont marqué mon enfance, et Evelio Cabrejo Parra, qui depuis Paris m’a appris à écouter la littérature comme un fleuve qui coule sans poser de questions.
Mais je ne peux écrire à distance sans que Moniquirá prenne le devant de la scène en ce froid hiver : ses montagnes vertes, les chemins de pierre qui chantent sous mes pas, les rivières qui scintillent comme des fils d’argent, et la chaîne de montagnes El Peligro, gardienne de secrets qu’un enfant seul peut entendre.
Je me souviens de mon enfance là-bas : les odeurs de goyave et de café, le chant des oiseaux qui semblait être de la poésie vivante, les festivals d’été, les nuits étoilées, et ma mère m’enseignant à regarder et à ressentir à travers la magie de la nature. Chaque maison républicaine, chaque ombre, chaque histoire racontée sur la place ou dans la forêt vierge était un miracle quotidien qui montrait que l’extraordinaire pouvait coexister avec le quotidien. Grandir dans un petit village vous apprend à voir le monde différemment, avec émerveillement, mais toujours naturellement.
Alors que Paris reste froide et silencieuse dehors, Moniquirá se déploie en moi avec toute sa force. Un lieu où mémoire, légende et enfance s’entrelacent, où la magie parle d’elle-même, et où écrire revient à rendre à la vie la merveille que m’ont léguée mes maîtres, comme la professeure Estela et aujourd’hui le Dr Evelio Cabrejo Parra, fils de cette même terre qui m’a vu grandir.
Moniquirá, avec ses rues de terre rouge et l’odeur sucrée de la panela fraîche flottant dans l’air, était un village figé dans le temps : maisons basses aux toits de tuiles, portes qui grincent au vent, et places où les enfants couraient en riant. Dans ce décor de lumière et de silence, Jairo Aníbal Niño n’avait que sept ans.

Ses cheveux noirs étaient toujours en bataille et ses grands yeux brillants semblaient tout absorber : le murmure de la rivière traversant le village, les oiseaux qui traversaient le ciel, le mouvement lent des voisins et leurs histoires chuchotées. Chaque geste, chaque son, chaque ombre se gravait dans sa mémoire d’enfant, sans qu’il sache que cette sensibilité se transformerait des années plus tard en littérature.
À ses côtés se trouvait Evelio Cabrejo Parra, un autre enfant du village, silencieux mais attentif, avec un regard concentré qui le faisait paraître plus âgé. Il se souvient parfaitement du jour où Jorge Eliécer Gaitán fut assassiné. La nouvelle arriva jusqu’à Moniquirá et, instantanément, le pays sembla s’effondrer. Evelio ne savait pas lire, et les paysans, terrifiés et curieux, lui demandèrent de leur raconter ce que disaient les journaux. Il dut feindre, bouger les lèvres, simuler la lecture, tout en comprenant instinctivement l’ampleur de la tragédie qui se déroulait à Bogotá et qui éclaterait ensuite dans le Bogotazo, plongeant le pays dans la peur et la confusion.
Jairo, bien que plus jeune, percevait tout instinctivement. Il observait les changements sur les visages des adultes, l’inquiétude qui parcourait les rues poussiéreuses, les rumeurs qui circulaient de maison en maison comme un vent de désarroi. À sept ans seulement, il commençait à comprendre que la vie pouvait se briser d’un coup, que la mort et l’histoire pouvaient toucher même ceux qui vivaient loin de la capitale. Son regard captait chaque détail, chaque geste, chaque ombre, semant la graine de l’imagination et de la mémoire qui le ferait devenir écrivain.
Moniquirá était alors un territoire de contrastes : la douceur de la panela et la lumière dorée sur les collines, les rires des enfants et l’ombre de la tragédie venue de Bogotá. Là, entre jeux et craintes, entre rivières et ruelles poussiéreuses, Jairo et Evelio apprenaient que la parole pouvait donner sens au chaos, que l’observation était une manière de comprendre, et que la littérature pouvait être refuge et témoignage. Le village, avec ses collines et sa terre rouge, fut témoin silencieux de ce commencement : comment un enfant de sept ans commençait à voir le monde avec des yeux d’écrivain, et comment un autre enfant, Evelio, commençait à mesurer la force du mot et de la mémoire face à la tragédie.
Moniquirá : souvenirs sous les étoiles
Je me souviens de Moniquirá comme d’un lieu où réalité et fantaisie dansaient ensemble, un village où la magie respirait dans chaque pierre, chaque arbre du parc où j’écrivais et peignais enfant, écoutant le chant des oiseaux tandis que le vent apportait les parfums de goyave, de terre humide et de café fraîchement moulu. Les montagnes vertes s’élevaient comme des géants endormis, et la chaîne El Peligro se découpait contre le ciel comme un gardien de secrets anciens.
Ma mère, professeure au Colegio Antonio Nariño, était ma boussole. Elle m’apprit à lire, à écrire, à regarder le monde avec les yeux ouverts, et à ressentir que la poésie pouvait jaillir de n’importe quel recoin : d’une rivière, d’un balcon en fer forgé, des patios des maisons républicaines. Avec elle, j’ai compris que la paix et la liberté ne s’expliquent pas : elles se sentent, en courant sur les chemins de pierre pour atteindre l’Alto del Granadillo, en éclaboussant dans la piscine de Comfaboy, en jouant avec les enfants du quartier des professeurs, ou en écoutant la musique des guitares flotter dans la nuit.
Mais Moniquirá n’est pas seulement mon enfance. C’est un théâtre de légendes et de mystères. Au Páramo de Mamapacha, et plus particulièrement sur le Cerro Doña Francisca, les anciens racontaient que vivait la puissante Mamapacha, enveloppée de tuniques brodées et de chemises de soie, avec des mantilles à franges fines et des alpargatas en fique, appuyée sur son bâton doré, entourée des mohanes, êtres petits transportant plantes, animaux et mélodies impossibles à répéter. Pendant les sécheresses, Mamapacha envoyait les mohanes au village pour enlever la plus belle jeune fille, et là où tombait son sang jaillissait l’eau pure : la lagune de Mundo Nuevo, la Colorada et Quigua.
Pour moi, enfant aux yeux ouverts, ce n’était pas la peur : c’était la magie respirant avec nous, comme le chant d’un oiseau au lever du jour, qui pouvait devenir un carrelage de lumière.
La nuit, Moniquirá se transformait en scène romantique et bohème. Sous le manteau des étoiles, je m’allongeais sur les chemins de pierre ou dans les patios du parc, sentant que tout pouvait arriver. Les sérénades flottaient parmi les arbres, guitares et voix racontant des amours, des secrets, de la nostalgie.
Les femmes marchaient avec des sourires semblables à des vers de poésie, et les lumières jaunes des maisons républicaines reflétaient le scintillement des yeux et de la lune. La brise apportait des parfums de viande grillée et de douceurs de goyave, mêlés aux fleurs, et les rivières murmuraient à la forêt vierge leurs histoires éternelles.
Des choses absurdes se produisaient : des taureaux en liberté couraient dans les rues vers l’abattoir, le jeune baleineau arrivait jusqu’au parc, tout se mélangeait dans un instant d’exaltation et de merveille, comme si réalité et fantaisie s’embrassaient sous la même étoile. Les étés adoucissaient l’air, et les tempêtes, effrayantes le jour, devenaient musique et poésie la nuit.
Ma mère, les légendes, les mohanes, la chaîne de montagnes, les festivals, les rivières et la forêt vierge s’entremêlaient avec la poésie que j’écrivais sous les arbres, avec les amours nés de l’innocence et avec la magie qui remplissait Moniquirá. La vie dans ce village ressemblait à un conte de Macondo.
L’extraordinaire se confondait avec le quotidien, et chaque nuit sous les étoiles devenait un chapitre d’éternité, un souvenir indélébile et un poème que l’on écrit simplement en observant.
Moniquirá fut mon Macondo personnel, mon école, ma poésie et ma liberté, mes livres et mon écriture. Là, j’ai appris que l’enfance, la mémoire, la légende et la bohème peuvent s’embrasser et devenir la magie la plus vraie, celle qui reste même lorsque l’on grandit et que l’on regarde de loin l’infinité verte des montagnes, les rivières, les patios et les ciels étoilés — aujourd’hui ici, en France, en ce froid hiver, le souvenir réchauffe le cœur.









