Reims 2 – 02 -2026
Une voix venue des marges
À Reims, le faraway – festival des arts a choisi cette année de consacrer sa programmation à l’Argentine. Une décision rare : montrer un pays non pas comme folklore ou patrimoine, mais comme un espace vivant, marqué par la mémoire, les crises et les tensions sociales.
Au cœur de cette programmation, Selva Almada s’est imposée comme une figure centrale. Née en 1973 à Entre Ríos, elle a grandi dans un village du nord-est de l’Argentine, loin des centres culturels. Cette distance, loin d’être un obstacle, a façonné sa manière d’écrire : attentive aux gestes, aux silences, aux paysages et aux tensions invisibles qui structurent les communautés rurales. Ses textes se lisent comme une étude morale de la réalité, où chaque détail compte.

Rencontre pour América
J’ai eu la chance de l’interviewer pour le canal América. Elle a parlé de sa fascination pour la magie et les videntes, figures récurrentes de ses récits, qui traversent ses personnages comme des guides invisibles. Elle a évoqué son enfance dans son village natal, ses maîtres littéraires, et le rôle du cinéma dans son regard sur le mouvement, la tension et la vie quotidienne.
Selva Almada a expliqué que ces influences nourrissent sa manière de construire ses histoires et ses personnages. La magie, selon elle, n’est pas décorative mais structurante : elle met en lumière des liens invisibles entre les individus et leur environnement, des forces qui échappent au contrôle et orientent le destin.

Une écriture de la retenue
Sa carrière littéraire s’impose par la cohérence et la rigueur. Dès El viento que arrasa, elle impose une prose sèche et précise, refusant les effets de style superflus. Ladrilleros et No es un río confirment cette démarche : chaque phrase pèse, chaque silence est significatif, et la tension morale est constante. Sa littérature ne cherche pas à consoler le lecteur mais à le confronter à la réalité.
Lors de sa conférence à Reims, cette attention était palpable. Almada a insisté sur l’idée que l’écriture consiste moins à inventer qu’à rester auprès de ce qui dérange, jusqu’à ce que le langage devienne nécessaire. Ce rapport au réel éloigne son œuvre de l’expérimentalisme formaliste et du réalisme complaisant.

Nommer l’invisible
Un des points les plus marquants de notre entretien a porté sur Chicas muertas, où elle enquête sur trois féminicides des années 1980 en Argentine. Almada a souligné que ses personnages féminins ne sont jamais des symboles, mais des témoins et des actrices du réel, incarnant la complexité des vies et des violences. Elle a expliqué que le rôle de la littérature est de nommer ce qui a été nié, sans sensationnalisme ni simplification.
Dans son œuvre, l’invisible — qu’il s’agisse de violences passées, de secrets familiaux ou de forces magiques — guide la narration et enrichit la lecture du monde. Pour Almada, nommer et observer sont des actes éthiques autant qu’esthétiques.

L’Argentine au présent
Le festival a trouvé en Almada une incarnation de sa démarche : montrer l’Argentine contemporaine dans sa vitalité et sa complexité. Loin des clichés ou des représentations touristiques, ses récits exposent un pays en tension permanente, où l’art dialogue avec la vie et où l’attention aux détails et aux invisibles devient essentielle pour comprendre la réalité.
Pour un public européen, habitué aux figures établies de la littérature latino-américaine, Almada offre un contrepoint : un réalisme subtil, éthique, refusant l’exotisme ou la simplification. Sa littérature ne se limite pas à décrire, elle interroge la manière dont nous regardons le monde et dont nous nommons les injustices.
La force de la retenue
À la fin de sa conférence, les applaudissements ont été longs mais mesurés. Ils traduisaient moins l’enthousiasme que la reconnaissance d’un parcours littéraire singulier : construit avec patience, cohérence et exigence morale. Selva Almada n’a pas cherché à séduire ; elle a montré que la littérature, lorsqu’elle est prise au sérieux, est un exercice d’attention, un moyen de voir le réel dans toute sa complexité.
À Reims, son regard a trouvé un écho parfait. Et le festival, en la mettant au centre de sa programmation, a confirmé que l’art, lorsqu’il assume sa difficulté et sa complexité, demeure un lieu privilégié de réflexion et de dialogue.









